COSTA
RICA
Le premier tribunal international. - Comment on voyage.
- Un embarquement laborieux. - Un bateau où il y a des Chinois,
des rats et des cafards.
La plus belle forêt du monde. - La république des oiseaux.
Les vraies montagnes de l'orchidée. - La capitale du Costa-Rica
est un village - La Costa-Ricienne a toujours l'air d'aller au bal.
- Une selle qui tourne à propos. - On se marie à minuit.
- Un curé qui a sept filles.
Pourquoi la guerre est-elle endémique? - Des carrosses pleins
d’officiers français. Les 500.000 francs de M. Carnegie.
- Les lavements du général Zélaya, président
du Nicaragua. - Un attentat contre Cabrera, président du Guatemala,
- Un président qui ne savait pas lire. - La Balançoire
de Fragonard. _ Un pantalon ... - L'affaire du curé Pagès.
Un théâtre de dix millions où l'on ne joue jamais.
- Des madones du Pérugin. - Un roman un Costa-Rica. - La conquête
de toute l'Amérique centrale par le Yankee est l'affaire d'un
quart de siècle. - Cinq mauvais cochers. _ La vie de château
manque d'agréments. - Un des paradis de la race blanche.
Les cinq
républiques de l'Amérique centrale, à savoir, en
remontant du Panama au Mexique: le Costa-Rica, le Nicaragua, le San-Salvador,
le Honduras et le Guatemala, viennent de prendre une décision
qui prouve à la fois l'écrasante pesée des États-Unis
sur ces pays et le désir qu'éprouvent ceux-ci d'opposer,
bloc à bloc, le bloc de l'Amérique latine à celui
de l'Amérique anglo-saxonne.
L'Europe
ne saurait se désintéresser de cet épisode d'un
duel gigantesque. Le jour où le Yankee parlera en maître
depuis le Canada jusqu'au détroit de Magellan, ce jour-là
verra la fin de toute espèce d'entreprise ou d'importation européenne.
Londres, Anvers, Hambourg, Bordeaux, Gênes, auront reperdu le
Nouveau Monde.
Pendant
trois siècles, les Espagnols capturèrent tout navire étranger
assez hardi pour aborder dans leurs colonies d'outre-mer. La tempête
même, qui jette les vaisseaux hors de leur route, n'était
pas une excuse, et l'équipage allait pourrir en prison. Les Yankees
n'auront plus à employer ces rigueurs. De nos jours, un simple
tarif douanier suffira à balayer de l'Atlantique tout autre pavillon
que le pavillon étoilé. Cette perspective vaut bien une
minute d'attention.
Donc, les
cinq États minuscules, qui voudraient échapper au sort
de Panama, inaugurent ces jours-ci un embryon de fédération,
tout au moins morale, en fondant au Costa-Rica, le plus avancé
d'entre eux, une Cour suprême de justice, une sorte de Tribunal
des Amphictions, dont toute l'Amérique centrale se déclare
désormais justiciable. Les États-Unis ne s'opposent point
à la création de cet organe fédéral. Ils
voient une arme à leur usage là où les Centre-Américains
voient un bouclier contre eux. L'avenir dira qui a vu le plus juste.
Pour assister
aux grandes fêtes qui vont marquer l'inauguration de cette Cour
suprême dans la capitale du Costa-Rica, j'ai quitté précipitamment
Panama. Il ne s'agissait que de passer comme qui dirait de Belgique
en Hollande. Seulement on ne passe pas à travers les forêts
sauvages qui couvrent l'isthme. Il faut faire le tour par les côtes.
Un petit voyage de deux jours, mais opéré dans quelles
conditions et exposé à quels hasards !
Comme ces
mêmes difficultés se reproduisent plus ou moins dès
qu'on veut aller ici d'une capitale à la capitale voisine, et
qu'elles constituent le plus sérieux obstacle à la constitution
d'un vaste État central, elles méritent d'être contées.
Costa-Rica,
comme Panama, occupant toute la largeur de l'isthme, possède
un port sur le Pacifique et un port sur l'Atlantique. Mais ce dernier
seul est réuni à sa capitale intérieure par un
chemin de fer continu. Il me fallait donc, tout d'abord, traverser l'isthme
de Panama pour retourner m'embarquer à Colon, le jour où
partirait de ce port un bateau à destination du Costa-Rica.
Ce jour-là,
le train quittant Panama à six heures du matin, je ferme à
peine l'œil, n'ayant aucune confiance dans le nègre qui
a promis de me réveiller. Malheureusement, ce sont aussi des
nègres qui doivent porter mes bagages à la gare. Avec
les nègres, il n'y a pas de surprise; on sait d'avance que tout
ratera. En effet, ils viennent prendre mes colis à la dernière
minute, et le train file sous mon nez.
Hélas!
le bateau de Colon pour Costa-Rica lèvera l'ancre sans moi !
Il me faudra attendre celui de la semaine suivante ... Non! J'apprends
qu'un second train qui part quatre heures plus tard peut encore arriver
avant le départ du bateau. Mes nègres me jurent que j'aurai
une grande demi-heure pour passer du train à l'embarcadère,
qui est à deux minutes de la gare. Allons! Courons la chance!
Si je manque le bateau, j'en serai quitte pour rentrer le soir à
Panama; le trajet de l'isthme en railway est à si bon marché!
Le port de mes bagages ne me coûte que quatre-vingts francs pour
75 kilomètres. C'est pour rien!
Les dieux soient
loués! J'arrive à Colon à une heure. Le bateau
part à une heure et demie. Mais il est interdit de prendre ses
billets à bord. Il faut les aller chercher à l'agence
de la Compagnie. J'y cours, tandis qu'un gentleman nègre, souriant
jusqu'aux oreilles entre les pointes d'un gigantesque faux-col, m'engage
sa parole d'honneur, en trois langues - en anglais, en français
et en espagnol - que mes malles vont passer du wagon sur le bateau comme
s'ils étaient portés sur l'aile d'un zéphir.
Pour qui s'étonnerait
du rôle que jouent mes bagages dans mes préoccupations,
il faut dire que, dans toute l'Amérique latine, on ne trouve
que des articles importés d'Europe à grands frais par
des commerçants qui acquittent des droits de douane affolants
et qui prétendent encore, par là-dessus, faire fortune
en trois ans. C'est ainsi qu'au Chili, on achète une paire de
souliers pour soixante-quinze francs. A ce prix-là, on tache
de ne pas semer ses bottes en route!
A l'agence de
la Compagnie de navigation, il suffit de débourser de l'argent,
opération qui ne souffre beaucoup de délai en aucun pays.
Me voici paré, et je fais d'un pied allègre les cent pas
sur l'embarcadère, attendant mon commissionnaire nègre,
son triple faux-col, sa triple parole d'honneur et ma triple montagne
de bagages.
Le bateau pour
Costa-Rica se balance impatiemment au bord du quai. C'est un bateau
fruitier, destiné au transport des bananes. Les passagers ne
sont admis que par surcroît. Il est tout petit et plutôt
sale. Ses rares cabines sont occupées. Le capitaine m'explique
en quatre langues - une de plus, parce qu'il est Norvégien -
que, sous les Tropiques, on se trouve fort bien de dormir sur le pont.
Soudain, il se
met à pleuvoir. Entendez par là qu'en deux minutes j'ai
de l'eau jusqu'aux chevilles, et que la ruelle par où doivent
déboucher mes infortunés bagages se change en torrent
impétueux. Du coup, je suis perdu. A moins d'être traînée
par des dauphins, comme la conque d'Amphitrite, la charrette de mon
nègre ne pourra plus quitter la gare. D'ailleurs, le bateau va
lever l'ancre. Je suis perdu. Le capitaine norvégien exprime
l'opinion que mon gentleman nègre était peut-être
un voleur ... Il aura caché mes malles dans le quartier nègre
de Colon, quartier tellement sale que ses ordures lui font un rempart
infranchissable. Là vit une extraordinaire population de bandits,
l'écume des quatre coins du monde ...
Il pleut
de plus en plus; on ne peut nommer cela de la pluie. C'est un second
Océan, situé dans les nuages, qui se déverse sur
les quais avec le fracas de quarante Niagaras. N'ayant plus l'espoir
de partir avec mes équipages, je fais débarquer les menus
colis déjà entassés sur le pont.
On me rejette
donc, du haut du bord, mes valises et une caisse à papillons,
où ces lépidoptères sont épinglés
sous verre. On m'avait bien recommandé, quand je visiterais Panama,
d'emporter une collection de papillons. On ne saurait trop recommander
aux voyageurs en Amérique d'acquérir force collections
de papillons. C'est si commode à transporter!
Miracle!
Voici mes malles ! Un animal fabuleux, qui dresse au-dessus du torrent
la tête d'une mule mais qui a peut-être des nageoires sous
le ventre, traîne la charrette où je puis voir mes bagages
les plus lourds empilés sur les plus fragiles. Ma seule malle
trouée - que j'ai vainement essayé de faire réparer
à Panama _ a été soigneusement placée au
sommet de la pyramide, de façon à recevoir toute l'eau
du ciel. Pour tant d'ingéniosité, mon gentleman nègre
à faux-col, qui n'a qu'une heure de retard, me réclame
la modeste somme de cent francs. C'est toujours pour rien: célérité
et discrétion! Payons et embarquons, puisque cette pluie providentielle
a retenu le bateau près du quai!
La pluie cesse.
Nous partons. Ouf! Je n'ai perdu que ma caisse à papillons et
sans doute le contenu de ma malle trouée, deux colis sur une
vingtaine, à peine du dix pour cent. A ce compte-là, je
puis visiter une dizaine de villes américaines avant d'être
absolument sans ressources.
La mer est
calme. Heureusement ! Car nous sommes soixante passagers dans un «
salon » destiné il en contenir six ou sept. Si le mal de
mer s'emparait de ce troupeau humain, ce serait intenable. Il n'y a
pas de classe distincte. Au souper, l'ouvrier mon voisin, qui doit exercer
dans la vie civile un métier très salissant si j'en crois
ses mains et son col de chemise, boit son café dans sa soucoupe
et s'essuie les doigts à la nappe. Pour la nuit, on me découvre
un lit dans une cabine déjà occupée par trois Chinois.
Très propres, ces Chinois, et ne sentant pas l'opium ! Néanmoins,
la chaleur de ce lieu privé d'air est telle que je fonds sur
ma couchette. Sous peine de disparaître de ce monde en ne laissant
d'autre trace de mon passage qu'une petite mare d'eau, je m'arrache
à cet asile et remonte à l'air libre, où souffle
une brise assez traître. On est prié de rester éveillé
si l'on ne veut attraper la fâcheuse pneumonie. Une lune splendide
éclaire sur le pont les ébats innocents des rats et des
cafards.
Au petit
jour, on jette l'ancre devant une côte basse tout empanachée
de palmiers: c'est la côte du Costa-Rica. A gauche, un îlot
arbore le pavillon jaune de la Santé. C'est là qu'on subit
la quarantaine. Chaque port d'Amérique est ainsi flanqué
d'un lazaret où, une fois sur deux, les passagers courent le
risque de passer une semaine d'isolement, propice à de pieuses
méditations, mais peu faite pour abréger la durée
des voyages.
Un heureux hasard
veut que mon bateau n'ait touché à aucun port suspect.
Je puis donc prendre pied à terre, payer les droits de douane,
payer les porteurs de mes bagages, payer le chemin de fer et m'installer
enfin dans le wagon qui me mettra ce soir à San-José,
capitale de la République de Costa-Rica! Cependant le chef de
gare me prévient charitablement que, la pluie ne cessant de tomber
depuis huit jours, la ligne est probablement endommagée en plusieurs
endroits, et que j'ai peu de chances de parvenir à destination.
J'en fus quitte
pour la peur. Je suis arrivé à San-José ; et je
dois dire, avant d'aller plus loin, que tout le monde s'y extasie sur
le bonheur extraordinaire avec lequel j'ai fait mon petit voyage.
*
* *
Je n'ai
point vu l'île de Ceylan, qui passe pour le plus beau lieu de
la terre, mais je doute qu'elle dépasse en splendeurs le panorama
où serpente le chemin de fer du Costa-Rica. En comparaison
de celle-ci, la forêt que j'ai traversée la veille sur
le chemin de fer de Panama n'était qu'une vulgaire brousse.
On commence
par rouler le long de la mer entre des allées de palmiers royaux
comme n'en possède aucun jardin botanique. Puis apparaissent
toutes les essences tropicales, - je ne vous les énumérerai
pas: il y en a deux mille deux cents ! - arbres aux fûts colossaux
dont les frondaisons démesurées, à cent pieds
dans les airs, laissent pendre ces écheveaux do lianes floconneuses
et argentées que l'on appelle ici : « Barba de viejo
» (Barbe de vieux). Rien ne peut dépeindre la hardiesse
et la grâce dos grottes de verdure où se suspendent ces
stalactites végétales.
Cette
forêt fastueuse n'a pas de bornes. Elle tapisse les vallées,
drape les montagnes de toutes les nuances du vert, piqué çà
et là par la note rouge ou jaune d'un bouquet d'arbres en fleurs,
et ne se perd que dans les hauteurs du ciel bleu-pâle. Nous
sommes à la saison des pluies. Un fin brouillard endiamanté
éteignait les couleurs, qui eussent pu être trop vives,
de cette nappe d'émeraude. Le vol brusque d'un oiseau de rubis
ou de topaze allumait parfois dans ce voile humide le feu d'une pierrerie.
Quel décor de théâtre !... si les décors
de théâtre étaient autre chose que du papier peint.
Les vraies forêts ignorent la comédie humaine. Celle-ci
murmure au vent et s'épanouit dans la lumière, aussi
ignorante du ruban de voie ferrée qui la traverse que des boas
qui se coulent entre ses herbes.
J'ai parlé
d'oiseaux. S'il fallait trouver un pays du monde où placer
cette République Iles Oiseaux que, d'Aristophane à M.
Edmond Rostand, tant de poètes ont rêvée, Costa-Rica
en serait la patrie indiquée. Ce territoire minuscule abrite
sept cents espèces d'oiseaux, deux fois plus que l'Europe entière.
Le plus grand est l'aigle blanc. J'avoue ne l'avoir aperçu
qu'au musée de la capitale. Mais il a l'air tellement méchant
que, même empaillé, il m'a fait peur. Le plus mignon
est un oiseau-mouche gros comme la moitié d'une aile de papillon.
Le plus splendide est le « quetzal », cet oiseau vert
au ventre écarlate qu'une république voisine, le Guatemala,
a adopté pour emblème, parce qu'il ne peut vivre qu'en
liberté et meurt sitôt qu'on le met en cage.
Vous remarquerez
que je ne vous parle point d'orchidées, bien qu'elles abondent
et que nous soyons encore à l'époque de leur floraison.
C'est
que l'orchidée, fleur rare d'une plante parasite qui croît
sur les plus hautes branches des arbres, ne produit aucun effet dans
un paysage. On ne la voit pas. Ce bijou floral, chef-d'œuvre
du céleste orfèvre, semble avoir été ouvré
pour s'épanouir, un soir de bal, entre les deux seins d'une
jolie femme. Cc sont là ses montagnes, les seules qui conviennent
ù sa délicatesse.
Toute la région
basse du Costa-Rica est inhabitée. Ce paradis terrestre nourrit
encore cent trente espèces de serpents, mais Adam et Ève
l'ont fui. Il faut dire qu'il est très malsain. Quand l'Église
catholique sera devenue résolument moderniste, ce qui ne saurait
tarder, en dépit de Pic X, et quand on se préoccupera
d'accorder la Bible avec la science, ce ne sera plus un ange armé
d'une épée flamboyante qu'on peindra à la porte
de l'Eden, ce sera le moustique des fièvres paludéennes!
Cependant,
depuis que le Costa-Rica est devenu le principal fournisseur de bananes
des États-Unis, - au point qu'une compagnie de bateaux-fruitiers,
expressément créée, transporte un million de
« régimes » par mois ! - les planteurs américains
ont amené quelques nègres de la Jamaïque et leur
ont bâti, le long de la voie ferrée, des maisonnettes
en tôle, d'où ces grands noirs ù l'âme enfantine
regardent passer Je train en riant aux éclats. Déjà
les maisonnettes sont submergées par les hautes herbes et noyées
sous les palmes retombantes. Sur les lianes suspendues aux façades,
des perroquets verts se balancent en jacassant comme s'ils se moquaient
du monde.
Et le passage
du train fait accourir des pelotons de négrillons tout nus,
au ventre rebondi; ils pataugent sous la pluie tiède, nous
tirent la langue, nous jettent des pelures de bananes, tandis que
leurs mères portent sur la tête des corbeilles d'ananas
qu'elles nous offrent avec un large sourire.
Quand le train
abandonne ces plaines enchantées pour s'élever dans
la région montagneuse où est bâtie la capitale
du pays, on quitte les paysages de Ceylan pour ceux du Caucase ou
de l'Engadine. C'est encore très beau, quoique plus familier
à un œil européen. La voie franchit les torrents
et les précipices sur des ponts Je fer vertigineux. Ici s'arrêtent
les bananiers et les nègres. Là commencent les plantations
de café et la population indienne.
Peu à
peu, ça se gâte. La végétation se clairsème.
De grands plateaux pierreux étendent leur aridité mélancolique
entre de trop rares prairies qui n'ont plus rien d'exotique. C'était
bien la peine de faire trois semaines de mer pour retrouver ici les
paysages de l'Ardenne ou de la Bretagne ! Hélas ! La lumière
devient de plus en plus grise. Des cimes rocailleuses emprisonnent
maintenant l'horizon, couchant mes illusions dans un cercueil de pierre,
sous un ciel de plomb. J'évoque mes plus mauvais souvenirs
de Norvège.
La capitale
du Costa-Rica est une déception. Son magnifique chemin de fer
aboutit à un village de vingt-cinq mille paysans, perdu dans
la montagne. C'est San-José. Quel farceur m'avait dit que les
maisons y disparaissaient sous les roses ? Ce sont sans doute les
roses qui disparaissent sous les maisons, basses et uniformes, ressemblant
à des habitations ouvrières. L'hôtel est une auberge
mal tenue.
Si c'est
là, ô Amérique centrale, la plus belle de tes
capitales, que seront les autres? Et que pourront ces cités-pygmées
contre les New York et les Chicago colossales ?
*
* *
Rien ne
trompe comme la première impression d'une ville nouvelle. Elle
est rarement la bonne, la vraie, celle qu'on emportera après
un long séjour. C'est qu'au premier coup d'œil on juge
les habitations. II faut plus de temps pour juger les habitants. Or,
ceux-ci seuls importent, à moins d'être architecte.
La capitale
du Costa-Rica se présente mal. Le nouvel arrivant se met au
balcon de la mauvaise auberge qui ose s'appeler « Palace Hôtel
», contemple l'unique tramway dont le trolley dépasse
le toit des petites maisons basses, et aussitôt éprouve
un seul violent désir: celui de s'en aller !
Mais réveillez-vous
le lendemain dans la magnifique lumière des hauteurs sous les
tropiques, portez les lettres qui vous ouvrent l'intimité de
quelques familles distinguées, appréciez l'humeur douce
et riante du Costa-Ricien, la grâce singulière de la
Costa-Ricienne, la température exquise, l'heureuse perspective
des rues qui s'ouvrent toutes sur des montagnes bleuâtres comme
des fonds de tableau, enfin la rare splendeur de l'heure quotidienne
où les nuages qui planent sur l'Atlantique et ceux qui planent
sur le Pacifique se réunissent autour des Cordillères
pour former, au-dessus du soleil qui se couche, un dais de gloire
ineffable, une invraisemblable apothéose de fleurs et de flammes,
et vous commencerez à modifier du tout au tout votre première
impression. Au bout de trois jours, vous trouverez naturel de passer
ici le reste de votre vie.
La ville
est banale et presque laide, c'est entendu; on m'avait dit que les
maisons disparaissent sous les roses, c'est une hourde; mais il serait
vrai de dire que les rues s'y fleurissent do jeunes filles qui ressemblent
à des roses, il des roses blanches, jaunes, rouges.
La Costa-Ricienne
qu'on aperçoit dans les rues a toujours l'air d'aller au bal
ou d'en revenir. Fût-ce à neuf heures du matin, fût-ce
dans la pluie et la houe, vous ne la verrez jamais autrement qu'en
souliers de satin et en falbalas de mousseline blanche. Un long châle
rose tendre ou vert-d'eau lui drape les épaules; une éclatante
fleur rouge est piquée dans ses épais bandeaux de cheveux
noirs. Ainsi pavoisée, elle promène par la ville un
front joliment bombé, deux yeux ardents et un petit museau
plus fardé, plus frotté de poudres, de crèmes
et de couleurs qu'une lorette des Folies-Bergère.
C'est
qu'elle fait à peu près le même métier.
Elle chasse à l'homme. Je me hâte de spécifier
que c'est pour le bon motif ! Elle chasse au mari. Au Costa-Rica,
il y a quatre filles pour un garçon. Celui-ci fait prime !
Aussi est-ce lui qui doit se garder ù carreau, et se défendre
des pièges que lui tend un sexe faible mais affamé.
Quant à la jeune fille, elle n'a qu'une idée: se compromettre
1 Papa et maman interviendront alors et obligeront l'auteur du scandale
à le réparer.
J'assistai
hier à un mariage de ce genre. Le scandale de rigueur s'est
produit durant une excursion à cheval. La jeune fille, à
certain moment, resta en arrière de la caravane et appela son
« novio » à l'aide : la sangle de sa bête
était desserrée ct la selle tournait! Voilà le
galant forcé de prendre la belle à bras le corps pour
lui faire mettre pied à terre. Mais le frère de la jeune
fille veillait. Il accourt à francs étriers et surprend-le
couple enlacé. Cris ! Menaces! Provocation en duel ! Tout cela
a fini, comme dans les contes de fée, par un mariage.
Et notez
que les gamines qui imaginent ces trucs compliqués parfois
n'ont pas plus de treize ans, âge légal de l'hymen pour
les filles ! La nécessité est mère du génie.
Quant
au mariage précité, il s'est célébré
dans toutes les formes usuelles au Costa-Rica : on n'alla pas à
l'église, c'est le prêtre qui vint à la maison
et donna la bénédiction nuptiale à minuit, dans
le salon, en présence de la famille et des invités.
Les jeunes époux échangèrent solennellement treize
pièces de monnaie, puis tout le monde se remit à danser
sous les guirlandes de fleurs et les - multicolores lanternes japonaises.
Voilà deux vies unies ... pour huit jours!
Car, en
général, la lune de miel ne dure pas davantage. L'Espagnol,
qui est le plus galant des fiancés, est le plus volage des
époux. Il court vite à d'autres conquêtes. Je
reverrai longtemps un vieil hidalgo de ces pays que je visitais dans
sa « finca », comme on appelle ici les propriétés.
Je le félicitais sur sa verdeur.
- Oui,
me répondit-il en prenant sa femme par le bras : j’ai
eu trente-quatre enfants avec mon épouse ici présente,
et plus de quarante au dehors !
La bâtardise
n'est nullement une tare, et les enfants naturels sont libres d'adopter
le nom du père, tout comme les légitimes. Ils sont absolument
sur le même pied. Il n'y a pas non plus de déshonneur
à être fils de curé.
Sauf
au Costa-Rica, où le clergé paroissial observe une meilleure
tenue, dans les autres républiques chaque « padre »
élève très consciencieusement une petite famille
pondue au hasard des confessionnaux. On me cite un curé du
Nicaragua, très riche, qui a doté somptueusement ses
sept filles et vieillit comme un patriarche de la Bible, entouré
du respect universel. Ayant droit aux prémices de la culture
et du bétail, personne ne se scandalise s'il s'arroge aussi
les prémices de son troupeau pastoral. Un proverbe courant
dans l'Amérique espagnole dit qu'il n'y a que deux bons métiers
pour un homme : président de la République ou curé
!
Avec de
pareilles mœurs, vous vous attendez sans doute à ce que
les lois soient très dures pour les femmes ? Pas du tout! Nul
code européen n'est aussi libéral. La femme mariée
garde l'entière gestion de sa fortune. Ouvrière, son
mari n'a aucun droit sur son salaire.
C'est
l'éternel sujet d'étonnement du voyageur en ces pays
neufs : ils ont encore les mœurs que l'Europe n'admet plus depuis
cent ans, et ils ont déjà des lois que l'Europe ne votera
peut-(1tre que dans un siècle.
Lequel
vaut mieux, de bonnes lois ou de bonnes mœurs? On fait ce qu'on
peut: à défaut des mœurs, c'est déjà
bien gentil d'avoir les lois !
*
* *
Pourquoi
la guerre est-elle endémique dans l'Amérique centrale
?
Raison
de race. Raison de milieu.
La race
est batailleuse, étant issue du mélange de deux sangs
bouillants, celui des vieux Conquistadors et celui des peuplades indiennes.
Le milieu favorise ce goût inné : les cinq petites provinces,
sous la domination espagnole, formaient la capitainerie générale
de Guatemala. Chacune nourrit la secrète ambition de reconstituer
le grand état isthmique à son profit, en assujettissant
les quatre autres. Dès qu'elle se croit plus forte que sa voisine,
elle intrigue pour lui imposer un dictateur de son 'choix. De là
ces guerres sans fin.
L'excès
du mal appelle parfois le remède. La plus petite mais aussi
la plus sensée des cinq républiques, celle de Costa-Rica,
a proposé à ses sœurs irascibles d'instituer un
Tribunal de famille.
Les deux puissants
voisins du Nord, le Mexique et les États-Unis, se trouvaient
avoir un intérêt égal, bien que contradictoire,
à ce que la paix régnât dans l'isthme : les États-Unis
désiraient en achever tranquillement la conquête économique;
le Mexique désirait enlever aux États-Unis tout prétexte
à occupation armée.
Ils furent
d'accord pour applaudir au projet, et envoyèrent chacun un
ambassadeur chargé de tenir le Tribunal naissant sur les fonts
baptismaux.
Ces deux parrains
viennent d'arriver, avec les cinq délégués des
républiques centrales, sur un modeste croiseur de 3e classe
de la marine yankee, qui devient, sous la plume grandiloquente des
journaux locaux, una nave gigantesca!
San-José,
pour recevoir ces ambassadeurs de paix, eut une idée charmante.
Au lieu de mobiliser l'armée du Costa-Rica - dont l'effectif,
il est vrai, ne monte qu'à cinq cents hommes - on aligna les
enfants (les écoles, cinq mille bambins conduit, par leurs
institutrices. Les garçonnets, porteurs de petits drapeaux,
étaient proprets et bien vêtus. Les fillettes, un bouquet
de fleurs à la main, semblaient charmantes, plus élégantes
que dans bien des villes françaises. Quant aux institutrices,
c'étaient les jeunes filles de San-José, et San-José
est célèbre pour la beauté de ses senioritas.
Les magistrats
de la Cour suprême arrivèrent en des landaus impeccables.
Tout au plus, pouvait-où critiquer l'ampleur des armoiries
peintes sur les portières. Mais c'est la faute des armoiries
du Costa-Rica, qui comprennent plusieurs montagnes, un coin de mer,
un trois-mâts et un soleil couchant.
Derrière
venaient au grand trot plusieurs carrosses pleins d'officiers français.
J'aperçois pêle-mêle des colonels d'artillerie,
des capitaines de chasseurs, des lignards et même le plumet
de nos Saint-Cyriens. Ma surprise est grande. Mais ces uniformes ne
sont qu'un hommage rendu par les officiers costa-riciens à
nos costumiers militaires.
Comme
ils sont minces et point trop abîmés par les combats
- le Costa-Rica est en paix depuis 25 ans, ce que les journaux de
là-bas appellent une paix immémoriale, - ça leur
va très bien.
Le grand
jour fut celui de l'inauguration solennelle, quand l'ambassadeur américain
annonça que M. Carnegie, le milliardaire philanthrope, lui
avait remis un chèque de 500.000 Fr. pour bâtir à
ce premier tribunal d'arbitrage un temple digne de lui.
Hélas!
Le point difficile, pour la nouvelle Cour, ne sera pas de rendre des
sentences, ce sera de les appliquer.
Je vois
mal le général Zelaya, président du Nicaragua
depuis quatorze ans, - encore que la Constitution nicaraguaise déclare
le président élu pour quatre ans et non rééligible!
- je vois mal M. Estrada Cabrera, président du Guatemala, tout
aussi inconstitutionnel, obéir à un jugement de la Cour
suprême qui leur déplairait. Ils feront traîner
la chose en longueur, rappelleront leur délégué
sous quelque prétexte, et ne donneront plus signe de vie.
Les Etats-Unis
s'improviseront-ils les huissiers à verge, les recors du Tribunal,
et interviendront-ils à main armée? Ce serait avoir
hâté ce qu'on voulait empêcher.
Il faut
connaître ces despotes centre-américains.
Le président
d'une de ces petites républiques isthmiques moins populeuses
qu'une grande ville d'Europe, dès qu'il a réduit à
l'obéissance ou à l'exil la douzaine d'hommes énergiques
capables de lui disputer la toute-puissance, n'a plus à compter
qu'avec des créoles timides et isolés ou des Indiens
encore sauvages et ignorants. Ses actes les plus illégaux ne
le desserviront pas plus que ne le servirait son culte scrupuleux
des lois. Vertueux comme coupable, libéral comme despotique,
il a également à craindre l'apparition d'un rival plus
fort que lui, et n'a à craindre que cela. Jusque-là,
il n'est limité par rien, il ne doit le respect à rien,
pas même aux biens et à la liberté des étrangers,
comme le prouve l'impunité d'un Castro au Venezuela, dépouillant,
exilant, emprisonnant même des sujets américains, anglais
ou français.
Et Castro
n'est pas seul à se moquer des diplomates et des escadres!
Il n'y a pas deux ans que le général Zélaya,
président du Nicaragua, incarcérait des Américains
du Nord et répliquait à la réclamation du consul
des Etats-Unis en l'expulsant ignominieusement du territoire de la
République, sans autre forme de procès. Les États-Unis
ont nommé un autre consul et avalé l'injure sans sourciller.
Ils ne pouvaient déclarer la guerre au minuscule Nicaragua.
On ne prend pas un sabre pour tuer une puce!
Ce général Zélaya, d'ailleurs, n'est pas sans
originalité. Je ne parle pas de son obstination à garder
le pouvoir en dépit de la Constitution. Je ne parle pas davantage
de son énorme fortune, évaluée à cinquante
millions, bien que les honnêtes grisettes de Paul de Kock, «
qui s'achetaient des diamants avec leurs économies »,
soient notablement dépassées par cet homme d'ordre qui
épargne cinquante millions sur un traitement officiel de cent
mille francs.
Banalités
que tout cela, en Amérique ! Personne ne s'étonne que
la veuve de Barrios, pauvre métis indien qui mourut président
du Guatemala, jouisse d'un douaire de quinze millions de dollars.
Même au Costa-Rica, république pourtant modèle
et proverbiale pour la régularité des comptes officiels,
on me montrait hier un jeune sous-lieutenant qui vient de toucher,
à sa majorité, 'un héritage de sept millions
et demi.
- C'est
son père qui a fait cette fortune, m'explique-t-on.
- Ah!
Il était industriel?
- Non.
Il a été président de la République.
Donc,
senior Zélaya, président du Nicaragua, avec ses quatorze
ans de dictature et ses cinquante millions d'économies, ressemblerait
à tous les présidents présents, passés
et futurs, s'il ne se recommandait par des procédés
de gouvernement pittoresques.
Chaque
fois qu'une révolution éclate au Nicaragua, en moyenne
tous les deux ans, il prélève sur les citoyens riches
des « contributions volontaires. » Quand les dits citoyens
riches manquent d'enthousiasme pour soutenir la bonne cause, il les
fait emprisonner, ou affamer dans leur maison, ou suspendre momentanément
par les pouces, tous procédés d'usage immémorial
en Amérique. Mais au général Zélaya revient
vraiment l'honneur d'un procédé nouveau et savoureux.
En 1900,
quelques propriétaires du Nicaragua, taxés à
cent et deux cent mille francs de « contribution volontaire
», ayant fait les mauvaises têtes, il les réunit
dans une caserne où les soldats sous ses yeux leur administrèrent
des lavements d'eau glacée, au sel et au piment rouge, «
pour leur rafraîchir les idées », déclara-t-il
d'une petite voix douce. Car le général, instruit en
France, à Versailles, se pique d'une politesse raffinée,
n'élève jamais la voix et n'emploie que les expressions
les plus choisies.
Ceci est
d'ailleurs la caractéristique de ces petits despotes américains.
Ils sont bien élevés, causeurs charmants. D'une première
entrevue avec eux, on sort ravi et confiant. Plus tard, on déchante.
Pourtant ce ne sont pas des monstres. Ils ne se permettent que les
cruautés tout à fait indispensables, et presque jamais
d'assassinat, sauf contre leurs ennemis déclarés. D'humeur
excessivement galante, ils jettent le mouchoir à leurs sujettes,
mais ce mouchoir contient plutôt un billet de banque ou une
faveur qu'une menace. Mieux vaut douceur que violence! Telle est leur
devise à tous, depuis Castro, maître du Venezuela, jusqu'à
Estrada Cabrera, seigneur du Guatemala.
Cependant
ce dernier, à l'heure même où j'écris,
vient de faire exécuter un nombre indéterminé
de personnes, parmi lesquelles des dames de la meilleure société.
C'est qu'elles avaient conspiré! On a essayé de l'assassiner.
Alors le tigre, qui s'amusait à égratigner, devient
méchant et mord.
Un témoin
visuel me décrit la scène :
Quelques
élèves de l'École polytechnique cinq, disent
les uns; sept, affirment les autres ont tiré sur M. Estrada
Cabrera, au moment où il passait devant les troupes pour se
rendre de son palais à une réception diplomatique. Ils
l'ont manqué parce que le porte-drapeau, qui devait donner
le signal du feu en inclinant l'étendard devant le Président,
soit maladresse, soit émotion, l'inclina si brusquement, qu'il
força le Président à baisser la tête pour
l'éviter. Tous les conspirateurs avaient visé à
la tête. Toutes les balles passèrent au-dessus de M.
Es¬trada Cabrera, qui ne fut qu'éraflé à
la main par une balle perdue.
Les dépêches
officielles disent que le président a fait exécuter
les coupables. Elles oublient d'ajouter qu'il a fait « décimer
» l'École polytechnique, en commençant par le
colonel qui la commandait.
Les prisons
regorgeaient depuis longtemps de détenus politiques. Aussitôt
après l'attentat, M. Estrada Cabrera a envoyé l'ordre
de les mettre tous à mort, sans jugement.
Le tyran
déteste le bruit des armes à feu; ces malheureux ont
été poignardés. On en a dépêché
ainsi une soixantaine, comme des bœufs. Le carnage s'est étendu
ensuite à des épouses, à des mères, à
des sœurs ... A l'heure actuelle, la capitale du Guatemala, grande
ville de 80.000 habitants, est livrée à la terreur.
N'allez
pas prendre senior Estrada Cabrera pour un monstre ! C'est un causeur
charmant, exerçant sur tous ceux qui l'approchent une véritable
séduction. Seulement on essaye de le tuer. Il tue. Ce sont
les beautés du pouvoir personnel.
Le Guatemala
en a vu de pires. Il a vu Ra¬faël Carréras qui le
gouverna trente ans, et qui ne savait pas lire. Quand un diplomate
étranger lui remettait une note écrite, il la prenait
et la parcourait à l'envers, avec le plus grand sérieux.
Mais surtout
le Guatemala a vu Ruffino Barrios. Ruffino Barrios restera le prototype
du dictateur américain, d'un courage extraordinaire et d'une
ambition napoléonienne, mais brutal, luxurieux, vite féroce.
Il eut
des plaisanteries un peu lourdes. Il faisait balancer les femmes de
ses ennemis dans des hamacs, mais en leur donnant pour berceuse une
vache qu'on avait dressée à donner des coups de corne
dans ce hamac.
Pour Barrios,
femme désirée, femme prise.
Il la faisait enlever par ses soldats. Une fois, le père d'une
jeune fille protesta un peu haut. Barrios envoya à ce père
le lendemain, comme preuve et trophée de sa victoire amoureuse,
un paquet de linge ensanglanté. Rassurez-vous! Il ne l'avait
pas tuée. C'était simplement - en vérité,
il faut me pardonner de dire cela ... - son pantalon.
Un soir,
chevauchant à travers ses États, le terrible président
arrive dans le village d'un curé espagnol nommé Pagès.
Despote et curé soupent en tète à tête.
Barrios s'amuse à scandaliser son hôte en blasphémant
la vierge et tous les saints du paradis. Le curé se fàche.
L'autre, qui avait toujours une cravache à la main, lui donne
de cette cravache sur la figure. Mais le padre avait le sang vif.
Il saute à la gorge de Barries, le renverse et allait l'étrangler,
quand un soldat, attiré par le fracas de la vaisselle brisée,
accourt et tue net le curé d'un coup de fusil entre les épaules.
Ce soldat fut nommé général.
Barrios
gardait chez lui dans une armoire toute sa fortune. S'il ouvrait cette
armoire, on entrevoyait des montagnes de bank-notes et, en guise de
presse-papiers, trois ou quatre revolvers chargés. Ça
ne l'empêcha point de périr, comme le curé Pagès,
d'une balle dans le dos. Au moment décisif d'une grande bataille
contre la république voisine de San-Salvador, il prenait la
tète d'une colonne d'assaut quand il tomba percé d'un
coup de feu qui ne venait pas des rangs ennemis.
On ne
peut se défendre d'une espèce d'admiration pour ces
gaillards qui, après tout, ne sont pas responsables de l'anarchie
sociale où ils ont grandi, qui se déclarent lions parmi
les loups, posent une patte royale sur l'assiette au beurre, rendent
coup de dent pour coup de dent, tiennent tête pendant vingt
ou trente ans à la meute des carnassiers inférieurs,
et finissent par aller dévorer leur proie à l'écart,
vieux lions fatigués, pleins de gloire et d'ennui.
Seulement,
ce n'est pas avec ces tyranneaux à l'ancienne mode que l'Amérique
latine pourra lutter contre le formidable joug économique des
États-Unis.
*
* *
Pour toutes
ces raisons, je ne crois guère ail succès du nouveau
tribunal centre-américain.
Mais,
au point de vue des Costa-Riciens, il aura toujours eu un premier
résultat. Il leur aura permis d'ouvrir leur théâtre!
Ce théâtre
fait à la fois leur orgueil et leur désespoir: leur
orgueil parce qu'il a coûté dix millions, leur désespoir
parce qu'il reste inutilisé, faute de troupe.
Amoncellement
de marbre de Carrare, de bois précieux, de velours et de dorures,
il est presque trop beau pour une ville dont les rues ne sont point
pavées et dont les conduites d'eau potable laissent à
désirer. Il est surtout trop beau parce qu'on n'y joue jamais.
San-José n'est pas précisément sur l'itinéraire
des troupes de passage, et la dernière représentation
remonte à dix-huit mois !
Aussi
a-t-on saisi avec joie cette occasion-ci pour y donner un grand bal,
qui fut, ma foi, extrêmement élégant. On se fùt
cru à Paris, et l'on était dans une petite ville de
25.000 âmes, mais de quelles âmes ardentes à se
consumer! Ce doit être une question d'altitude. Sur le sommet
du Mont-Blanc, l'eau bout au-dessous de cent degrés .....
Les Costa-Riciennes,
dont j'avais déjà admiré le costume original
dans les rues, m'apparurent cette fois vêtues en Parisiennes
et dans tout l'éclat de leur beauté. Leur tête,
petite, est allongée comme celle des statuettes de Tanagra,
mais l'ovale du visage, le nez mince, les arcades sourcilières
bombées, les paupières long fendues sur les noires prunelles
ardentes, rappellent les vierges de l'école d'Ombrie, les Madones
brûlantes et langoureuses du Pérugin.
Ces femmes
savent aimer. Sur le train qui descend de San-José vers l'Atlantique,
je rencontrai un couple élégant et noble, portant le
plus beau nom du pays, lui grand et mince, le nez busqué, le
masque énergique, elle fine et blonde, ce qui est très
rare ici. Ils descendirent à une gare du parcours, d'où
l'on me montra la tour de leur castel, au loin, dans la montagne,
une propriété superbe, mais très isolée.
Certes, il faut s'aimer d'amour pour vivre là toute l'année
en tête-à-tête. C'est leur cas. On me raconte le
roman de leur mariage.
Elle l'adorait
depuis l'enfance. Lui menait une vie de jeune seigneur un peu fat,
point soucieux de se fixer trop vite. Arrive dans le pays certain
millionnaire du Honduras, qui tombe amoureux de la jeune fille. Celle-ci
le refuse d'abord, comme elle refusait tous les prétendants;
mais sa famille insiste, lui représente sa jeunesse qui passe,
l'ingrat qui la dédaigne toujours ... Bref, elle se résigne.
Arrive
la soirée du mariage (car je vous ai dit qu'on se marie à
minuit au Costa-Rica). Toute la ville était invitée.
La promise seule fit défaut. Sa famille, atterrée, dut
avouer qu'elle se refusait à sortir de sa chambre et présenter
force excuses aux invités. Ceux-ci se retirèrent, on
devine dans quelle agitation. Le lendemain leur réservait une
bien autre surprise, car la fiancée de la veille se mariait,
mais avec un autre homme, avec celui qu'elle avait toujours aimé!
Voici ce qui
s'était passé: à la dernière minute on
avait apporté un bouquet de fleurs du grand dédaigneux.
Dans ce bouquet, un billet: « Si vous m'aimez toujours, n'épousez
pas le Hondurien! Je suis prêt à vous prendre pour femme
».
En lisant ce
billet, l'amoureuse tomba raide.
Il y eut, cette nuit-là, une scène de famille terrible,
car les frères trouvèrent le fatal billet; ils eurent
du mal à arracher à leur sœur le nom de celui qui
l'avait écrit. Enfin, ils l'obtiennent et, brûlant d'un
ardent désir de vengeance - car ils croyaient encore à
une plaisanterie, - ils courent à la maison du séducteur.
Ils le trouvent dormant fort tranquille.
- Seniores!
dit-il, je l'ai écrit et je le pense. Si votre sœur le
veut, j'aurai l'honneur de l'épouser demain!
Et la cérémonie se fit le lendemain, au grand scandale
de toute la ville qui escomptait du moins un duel avec le prétendant
si cruellement évincé. Mais celui-ci se contenta de
dire:
- Mon mariage
aurait fait trois malheureux. Il vaut mieux qu'il n'y en ait qu'un.
Ce millionnaire du Honduras montra par là qu'il eût mérité
d'être aimé si, hélas 1 l'amour était une
affaire de mérite.
*
* *
J'ai passé
un mois à Panama, un mois au Costa-Rica; j'ai causé
avec des hommes politiques du Nicaragua, du Honduras, du Salvador,
du Guatemala. Je crois que je puis maintenant répondre à
la triple question que je m'étais posée en arrivant
dans l'Amérique centrale :
Les États-Unis prendront-ils ces pays? Dans combien de temps?
Et quels en seront les résultats pour l'Europe?
Oui, les
États-Unis feront la conquête de toute l'Amérique
isthmique, depuis l'isthme de Téhuantépec jusqu'à
l'isthme du Darien, et la conquête non seulement économique
- ce dont tout le monde ici convient - mais politique. Pour Panama,
la chose est faite. Pour le Costa-¬Rica, dont ils possèdent
déjà le plat pays producteur de bananes, ils pourront
mettre environ cinq ans à acheter pièce à pièce
les hauts plateaux producteurs de café, et le Costa-Rica sera
mangé, comme Panama. Ensuite ils s'attaqueront à la
république suivante. A cinq ans par république, c'est
l'affaire d'un quart de siècle pour que la bannière
étoilée> constellée de cinq étoiles
de plus, flotte depuis les lacs neigeux du Canada jusqu'aux forêts
tropicales de la Colombie. Passeront-ils par-dessus le Mexique ou
l'engloberont-ils, lui aussi? C'est ce que je vous dirai quand j'aurai
vu le Mexique. Occupons-nous de l'Amérique centrale.
Le Costa-Rica,
dont je sors, est la plus paisible, la plus éclairée
et par conséquent la plus solide des cinq républiques.
De l'avis unanime, elle est en avance d'un siècle sur ses voisines.
Si celle-là est à la merci du Yankee, les autres feront
encore bien moindre résistance. Or, le Costa-Rica est perdu.
Qu'est-ce
qu'un pays ? Une maison de commerce. Le Costa-Rica vend de la banane
et du café. Quand derrière chaque plantation, c'est-à-dire
derrière chaque comptoir, au lieu d'un Costa-Ricien il y aura
un Yankee, vous voudrez bien admettre que la maison de commerce sera
devenue américaine. Les États-Unis affirment ne nourrir
aucune ambition politique; ils promettent de ne pas changer la firme,
la vieille raison sociale de la maison qui, fonctionnant désormais
avec leurs capitaux et à leur profit, continuera de s'appeler
« République de Costa-Rica »; Cela peut se faire.
Cela se fait sur les bords de la Tamise où tant de vieilles
maisons à firme anglaise appartiennent sous main à des
capitaux allemands. Mais ce qui se fait en Angleterre, dans le pays
le mieux gouverné du globe, ne se fera pas en Amérique
espagnole, dans les pays les plus ingouvernables de la terre, Qu'ils
en aient ou n'en aient point envie, les États-Unis seront forcés
de prendre les rênes des cinq carrosses qui porteront leur fortune.
Les cinq cochers indigènes sont trop chers et trop querelleurs.
La conquête
économique du Costa-Rica aura eu deux phases, dont l'une prend
fin et dont l'autre commence. Les forêts malsaines et presque
impraticables de la côte Atlantique étaient pour ainsi
dire abandonnées. Le Yankee les a acquises à bon compte.
Il a racheté la voie ferrée, importé des nègres
de la Jamaïque, établi un service direct de bateaux fruitiers
avec La Nouvelle-Orléans, et la culture de la banane est devenue
une affaire superbe. Maintenant il va commencer l'attaque des hauts
plateaux, où l'on cultive le café.
Ceux-là
ne sont pas du tout abandonnés. L'hectare de terrain s'y pèse
au poids de l'or. Mais les grands propriétaires ne demandent
qu'à liquider leurs biens pour aller vivre de leurs rentes
en Europe.
C'est que la
vie de château, au Costa-Rica, manque d'agréments. Tous
les domestiques et gens de service sont fainéants, incapables,
insoumis et voleurs. Ne sachant et ne voulant rien faire, rendant
leur tablier à la moindre observation, on peut dire qu'ils
ne restent dans une maison que le temps d'y trouver à dérober
quelque objet, bijou, argent ou paquet de linge. Le coup fait, ils
s'en vont. Pincés la main dans le sac, ils s'en vont de même,
car les maîtres, connaissant par expérience l'indulgence
des juges, s'épargnent la peine d'appeler une police négligente,
souvent complice.
Même,
ils ne sont pas toujours renvoyés. Le larcin devient une peccadille
sur laquelle on ferme les yeux. Dans le premier hôtel de San
José, la femme de chambre a volé mes boutons de manchettes,
la montre d'un voyageur italien, les bas de soie d'une dame française.
Elle est connue pour voleuse. Il y a deux ans, elle a été
prise sur le fait. L'hôtelier ne l'en garde pas moins. Personnellement,
il ferme ses tiroirs à clef. Que ses voyageurs se débrouillent!
Je suis reçu
dans une jolie maison de campagne, au pied du fameux volcan Irazu,
Le jour même de mon arrivée, disparaît un porte-monnaie
oublié un instant sur la table du salon. On le retrouve dans
la malle de la bonne, une fillette qui avoue en pleurant avoir agi
sur les conseils de la cuisinière et du garçon d'écurie,
avec qui elle devait partager l'argent dérobé. On les
renvoie tous les trois, pour en prendre d'autres qui ne vaudront pas
mieux.
Le dimanche,
les Indiens des plantations sont ivres et se battent à coups
de « machete », sorte de sabre à l'aide duquel
on se fraye un chemin dans les forêts vierges. Le travailleur
noir est plus sobre, mais aussi fainéant et plus rancunier.
Si on le congédie, malheur au propriétaire ou au régisseur
qui s'attarde, la nuit tombée, au coin d'un bois solitaire!
On le retrouvera avec une balle au milieu du front. L'Indien vole,
le nègre assassine.
Voilà
pourquoi les grands propriétaires du Costa-Rica ne demandent
qu'à convertir leurs plants de café, leurs champs de
maïs et leurs pâturages en bon argent sonnant qui, dans
ces pays neufs, se place en banque à dix et douze pouf cent.
Voilà pourquoi le millionnaire costa¬ricien volé
par ses domestiques indiens, menacé de mort par ses travailleurs
noirs, n'a qu'un désir au monde: habiter Paris avec cent mille
francs de rente! L'acheteur yankee peut se présenter. Il trouvera
porte ouverte.
Une fois propriétaire
des trois quarts du Costa-Rica - le quatrième restant au petit
paysan indigène-l'Américain voudra réorganiser
les finances et la police. Quand on se sent chez soi. on veut être
maître chez soi. Ainsi disparaîtra l'Amérique centrale.
Le président
actuel de la République, senior don Gonzalès Viquez,
devant qui je développais franchement cette opinion, ne la
partage pas :
- « Prendre
le Costa-Rica ! Prendre l'Amérique centrale ! Mais c'est impossible
: l'Europe s'interposerait ! L'Europe l'empêcherait ! »
Par quel moyen
? l’honnête don Gonzalès Viquez négligeait
de me le dire. L'Angleterre et la France se désintéressent
officiellement de cette partie du monde. L'Allemagne seule y manifeste
quelque activité. Mais je ne vois pas le kaiser déclarant
la guerre à l'oncle Sam pour protéger les petits dictateurs
de l'Amérique centrale.
Certainement,
cette annexion sera mortelle pour les intérêts européens.
Depuis quatre ans qu'ils possèdent le canal de Panama, les
Américains ont progressivement mais impitoyablement éliminé
tout employé, tout capital non yankee. Partout où ils
s'installeront de même, l'Européen n'aura plus qu'à
boucler ses malles et s'en retourner. Mais qu'y faire?
Consolons-nous,
me dit-on, par l’idée qu'au moins le touriste européen
y gagnera! Il pourra visiter le Costa-Rica, qui est un des plus beaux
pays du monde, et le Guatemala, non moins splendide, avec le confort
que le Yankee introduit partout à sa suite. Déjà,
l'an prochain, à San-José de Costa-Rica, va s'élever
un magnifique hôtel moderne, tenu à l'américaine.
On ne sera plus condamné à l'extraordinaire, à
l'innommable saleté de l'unique auberge qui se décore
actuellement du titre d'Hôtel Palace.
C'est vrai.
Tout de même cela console mal l'ancien propriétaire d'un
château, que le nouveau propriétaire l'invite à
venir le visiter agréablement. L'Europe pouvait être
chez elle en Amérique centrale. Les habitants nous appelaient.
La France a préféré aller au Maroc, l'Allemagne
en Turquie, l'Angleterre au Transvaal, la Belgique au Congo. Elles
ont peut-être eu tort.
Avec un peu
d'ordre, un peu plus de moralité publique et privée
- que la présence de nombreuses colonies européennes
aurait aussitôt introduit - ces pays fertiles et enchanteurs
auraient été un des paradis de la race blanche.
Le Yankee
saura le prouver.